Nouvel obs "La jeunesse maladie chronique de la droite" par Claude Askolovitch

Nouvel Obs Hebdo du 9/3/2006

Article paru dans le Nouvel Obs :"La jeunesse, maladie chronique de la droite"

 

 

"En 1986, Chirac avait dû renoncer à la réforme de l'université. En 1994, Balladur avait abandonné son smic-jeunes. Cette année, Villepin sauvera-t-il le CPE malgré la colère étudiante ?

 

La jeunesse, maladie chronique de la droiteIl a pris de l'âge et du statut social, mais David Assou-line, 46 ans, sénateur PS de Paris, vit toujours la même histoire quand la droite française braque la jeunesse. En 2006, assouline a bataillé quatre-vingt-dix heures en séance pour retarder l'adoption du contrat première embauche (CPE) de Dominique de Villepin : tenir, gagner du temps, avant que la rue ne prenne le relais. En 1986, la rue, c'était lui. Le jeune David, thésard en histoire, menait la coordination étudiante contre la réforme de l'université de René Monory et d'Alain Devaquet. Des centaines de milliers de jeunes dans la rue provoquaient les chiraquiens, vainqueurs au printemps des législatives. Des jeunes forcément manipulés, éructait la droite, qui alimentait les rédactions sur l'extrémisme de l'alors trotskiste assouline, agitateur d'une jeunesse inconsciente. En ce temps-là, « le Figaro Magazine » de Louis Pauwels dénonçait le «sida mental» des manifestants. Et des contre-manifestants d'extrême-droite chargeaient les cortèges étudiants devant des forces de l'ordre passives. Aujourd'hui, le débat s'est policé, on n'insulte plus les gamins qui défilent et les bastonnades sont passées de mode. L'Union nationale interuniversitaire (UNI), organisation de la droite dure universitaire, a renoncé aux barres de fer pour argumenter sur internet. Quant au sénateur assouline, il s'attire simplement l'ironie de sa collègue Marie-Thérèse Hermange - «Les Américains font désormais partie de vos références?» - quand il cite un philosophe yankee pour expliquer qu'un jeune soumis au CPE, dépendant du bon vouloir de son patron, sera forcément un employé calculateur, trop obéissant, déférent jusqu'à la dissimulation. Les sénateurs n'ont pas semblé comprendre. La surdité, seule, est une constante.

 

«La droite a tiré des leçons de ses échecs, elle sait qu'elle ne doit plus provoquer verbalement, dit assouline. Mais profondément, elle reste la même. Elle se méfie des jeunes, dans un pays qui aime peu sa jeunesse en général. Pour la droite, les jeunes forment un ensemble mou et menaçant à la fois. Des êtres sans opinion, sensibles aux discours extrémistes, qui n'aiment pas l'effort et ne maîtrisent pas les enjeux...» Terrible charge, mais confirmée par l'ironie antijeunes du député UMP Patrick Devedjian : «Au fond, les manifestants se satisfont du chômage, dit ce proche de Nicolas Sarkozy. Faire entrer des gens dans l'économie réelle, c'est quand même plus digne que les emplois-jeunes artificiels de Jospin. Mais si les intéressés eux-mêmes ne le veulent pas, tant pis. La droite devrait arrêter de s'occuper de la jeunesse, puisque à chaque fois, cela se retourne contre elle!»


Devedjian a le droit d'être las : provoquer l'ire de la jeunesse est une maladie récurrente de la droite... En 1986, c'est le projet de loi Monory-Devaquet sur l'université : autonomisation des facultés, droits d'inscription augmentés, sélection accrue. Des facs performantes pour la génération des gagneurs ! En trois semaines de manifs monstres et de violences policières marquées par un drame - la mort d'un étudiant malade, Malik Oussekine, matraqué par des policiers -, le texte est balayé. En 1994, les gagneurs ont disparu, la déprime gagne. La droite invente le smic-jeunes, le contrat d'insertion professionnelle (CIP), mesure antichômage voulue par le Premier ministre Edouard Balladur : des jeunes, même diplômés, pourront être payés sous le salaire minimum afin de faciliter leur entrée dans le monde du travail. Là encore, des manifestations font plier Balladur, qui renonce à son texte, pourtant déjà adopté... En 2005, voici le CPE et l'histoire bégaie.

 

Vu par les opposants, c'est une constante : la droite bafoue la jeunesse en prétendant l'aider. En 1986, des gamins confrontés au chômage, persuadés que seul le diplôme universitaire préservera leurs chances, voient la réforme comme un obstacle à leur survie même : l'impossibilité matérielle de faire des études. En 1994, les prolétaires de l'enseignement supérieur, les BTS et les DUT, découvrent que leur parchemin ne les garantit pas contre le mépris social. Aujourd'hui, c'est le statut dans l'entreprise qu'on remet en cause. Ces colères se ressemblent, même si le folklore change - festif et ému en 1986, rageur en 1994, révolté aujourd'hui -, même si internet remplace aujourd'hui les AG de mobilisation et les fax militants. «A chaque fois, c'est l'idée d'une République qui ne joue plus le jeu, le refus de l'inégalité inscrite dans la loi , analyse assouline. La jeunesse n'est plus gauchiste, mais elle est républicaine.» Et antilibérale avec constance - refusant en 1986 les «facs-fric à l'américaine», et dénonçant aujourd'hui la «flexibilité». La droite peine à l'admettre.

 

Vu de droite, on entend plutôt une rationalité mal comprise, voire une sincérité blessée. Ce sont les discours sur le scandale du chômage des jeunes aujourd'hui ; ou les protestations d'Alain Devaquet, ministre des universités en 1986, homme de bonne volonté, dépassé par les ultras de sa majorité. A chaque fois, la droite, faute de sensibilité ou de relais, s'illusionne sur l'opinion. Elle écoute trop ses idéologues, avant de battre en retraite, quelles que soient ses envies d'en découdre. Il y a vingt ans, Chirac et les siens avaient joué le durcissement, couvrant les violences policières jusqu'à heurter l'opinion : le RPR avait célébré ses dix ans le lendemain de la mort de Malik Oussekine, et le ministre de la Sécurité Robert Pandraud avait commenté la mort du jeune homme en des termes effarants : «Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con dans les manifestations.» La réaction avait été terrible. «Aucune loi ne vaut la mort d'un homme», avait répondu Alain Madelin, alors ministre de l'Industrie, soutenu par François Léotard. Confronté à une révolte dans sa propre majorité, Chirac avait capitulé.

 

La leçon, rudement apprise, a porté. En 1994, Balladur avait mandaté son bras droit, Nicolas Sarkozy, ministre du Budget, pour sortir de la crise avant d'en arriver au drame. Sarkozy avait négocié l'abandon du CIP dans des réunions secrètes avec la direction de l'Unef-ID. Mieux vaut une humiliation passagère qu'un nouveau mort. Mais on ne gouverne pas la peur au ventre. «Balladur a sans doute perdu parce qu'il a renoncé au CIP, affirme Devedjian. Si on croit à une mesure, on la défend. La rue ne peut pas être une chambre d'appel de la loi.» Certes. Mais si le mouvement anti-CPE passe l'hiver, même le flamboyant Villepin risque de découvrir qu'on ne gagne jamais contre des enfants.

 

Claude Askolovitch"

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